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Le jour où... J'ai rencontré l'Organisation - Solo

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Mar 17 Avr - 21:23
Le jour où... J'ai rencontré l'Organisation

MOORE
Charlie

Waterside, Angleterre, 1997.

Je rentre dans ma chambre d’hôtel miteuse, particulièrement exténué.
J’ouvre la porte, allume la lumière et découvre pour la énième fois l’endroit où je vis actuellement. Une simple chambre d’un hôtel des bas-quartiers de la ville, aux murs décrépis, au mobilier douteux et aux volets qui laissent filtrer la lumière du matin. Le lit accompagné de ses barreaux en métal m’accueille sobrement, non sans grincer lorsque je m’y laisse tomber. Une simple chambre que je peux me payer avec mes revenus quotidiens. Et encore. Je soupire en comptant ce qui me reste, après être passé payer ma nuit à l’accueil. Va savoir si je pourrais manger autre chose qu’un sandwich triangle ce soir. Je ne pense pas… Au pire, ce n’est pas grave.
Voici donc ce à quoi ressemble ma vie actuellement. Depuis combien de temps déjà, je suis à Waterside ? Deux ou trois ans, il me semble. Peut-être est-il temps de partir et de laisser cette ville derrière moi… Hum… La vie se fait de plus en plus difficile, il faut dire. Et ce n’est pas ici que je risque d’être tranquille. Les grandes villes ont leur charme, personne ne me remarque ; mais je ne peux apparemment pas y vivre correctement. Peut-être faudrait-il que j’opte pour une plus petite bourgade, afin que je puisse avoir un train de vie tout de même acceptable. La télévision que mes voisins de chambre se décident à allumer tout en mettant le volume sonore au maximum me confirme ce que je pense.
Dans une semaine, je reprends les routes. Adieu Waterside.
Avec un peu de chance, j’arriverais même à mettre un peu d’argent de côté. Si j’arrête de manger pendant sept jours. Ce sera peut-être utile pour le voyage.

Je soupire…
La vie commence à être longue.

Tandis que je commence doucement à dériver, j’entends de légers bruits derrière la porte. Je ne m’en préoccupe guère, sachant les murs de cet hôtel affreusement mal insonorisés. Je reste donc sur ce qui me sert de lit, tout en oubliant l’idée de manger à ma faim ce soir. Livreur, ce n’est pas le métier qui rapporte le plus, mais c’est bien le seul que j’ai pu exercer en arrivant ici. Pour un homme de mon âge, tout de même… Je suppose que si j’avais eu autre chose, j’aurais pu rester plus longtemps ici. Peut-être aurais-je pu me poser pendant un temps, avant de m’enfuir à nouveau comme je le fais depuis si longtemps ?

Je soupire…
La vie commence à tourner en rond.

On toque à la porte de ma chambre d’hôtel.
Je me redresse en sursaut. Qui donc viendrait me rendre visite ? Je ne connais personne. Je n’ai plus de famille ou d’amis depuis des décennies. Je regarde le peu d’argent qu’il me reste et que j’ai posé sur ma table de chevet. La lumière grésille lentement. Ce n’est sûrement pas un responsable de l’hôtel, je les ai payés à l’instant même, avant de revenir ici. Je m’assois donc sur le bord du lit, en me frottant les yeux de deux doigts.
On toque à nouveau.

« M. Moore ? »

Une voix féminine.
Elle semble jeune.

Mais « M. Moore », c’est bien moi. Peu de chance qu’elle se soit trompée d’hôtel, tout de même. Je me lève donc pour aller lui ouvrir. Une fois la porte ouverte, je peux m’apercevoir que mon oreille ne m’a pas trompé. Une jeune femme se tient devant moi. Peut-être a-t-elle vingt-cinq ans, tout au plus. Elle se tient droite, fière. Elle porte une mallette et un air sérieux sur le visage si bien qu’on dirait qu’elle n’a jamais souri de sa vie. Sa tenue détonne férocement avec le papier peint décrépi du couloir de l’hôtel. Une chemisette blanche, un blaser noir, une jupe mi-mollet noire également. Je regarde le temps par la fenêtre de ma chambre et vois que la neige qui est tombée durant tout l’après-midi ne s’est pas encore arrêtée. Qui porte une jupe par ce temps ?
Elle apparemment.
Je repose mon regard sur elle.

« Vous êtes bien Charlie Moore ? me demande-t-elle.
- Oui, c’est bien moi, lui réponds-je d’une voix blasée. Et je n’ai pas vraiment besoin qu’on vienne m’ennuyer à cette heure-ci, voyez-vous ?
- Qu’importe, j’ai des questions à vous poser. »

Elle rentre dans ma chambre sans que je l’y ai invité.
Je lève les yeux au ciel. Je ne vais pas avoir le choix apparemment. Je referme la porte tandis que la femme s’arrête au milieu de la chambre et se met à la regarder sous tous les angles.

« C’est… Charmant, ici, me dit-elle pas totalement convaincue.
- Vous m’en direz des nouvelles.
- Julia Smith, me fait-elle d’une voix assurée tout en me tendant la main. »

Je ne la lui sers pas.
Je ne fais que la regarder d’un air blasé, avec qu’une envie : qu’elle s’en aille. Elle finit enfin par baisser la main, de toute évidence blessée dans son honneur. Tant pis. Mais loin de se démonter, la jeune femme commence à déballer tout un tas de dossiers de sa mallette, qu’elle jette sur le lit. Des photographies, des documents d’archive si vieux que je les pensais perdus, des lettres. Je reconnais ces documents pour la plupart. Les autres, il y a de fortes chances que je les ai oubliés.

« Vous reconnaissez ces documents, n’est-ce pas M. Moore ? s’enquit-elle.
- Non. »

Mensonge.
Ma voix s’enraille légèrement lorsque je prononce ce mot. Je déglutis difficilement. Dur de garder son calme lorsque je reconnais dans le tas la photographie prise le jour de mon mariage avec Helen ou encore l’une des rares lettres que j’ai envoyées à Blanche. D’ailleurs, je me demande comment ils ont fait pour récupérer autant d’archives à propos de moi. La famille ou les descendants, je suppose. J’imagine que j’ai encore de la famille qui traine quelque part sur le globe. Quant à Blanche, j’espère qu’elle a eu une vie après moi.

« Pourtant cet homme vous ressemble drôlement. Et celui-ci aussi. Vous ne trouvez pas ? »

Je ne lui réponds pas.
Elle me montre diverses photographies. Celle de mon mariage, en premier lieu. Je n’avais que vingt-quatre ans à cette époque. J’ai eu le temps de vieillir depuis. Une autre prise lorsque j’avais trente-six ans, en compagnie de ma femme Helen. Je me demande d’ailleurs comment elle a pu obtenir un double de cette photo. Je la garde en permanence dans mon portefeuille. J’imagine que mes quelques arrières petits neveux avec lesquels je n’ai jamais eu une seule conversation y sont pour quelque chose. La dernière qu’elle me montre me surprend.

« Celle-ci, on l’a trouvé dans un musée, en France. »

Je suis surpris d’apprendre que ma tête trône dans un musée français.
Je ne la connaissais pas. On m’y voit, assis à même le sol, en compagnie des deux autres hommes. Un Français et un Anglais, apparemment. Eux, regardent l’objectif. Quant à moi, je reste à l’écart, les yeux plongés dans la rédaction d’une lettre. Je n’avais sûrement pas conscience qu’on me prenait en photo. En revanche, je sais parfaitement à quelle date elle a été prise.
Je fixe le reste des documents qu’elle a jeté sur le lit plus tôt. J’aperçois vaguement mon acte de naissance, de mariage, ce qui semble être les lettres originales que j’ai envoyées à mes sœurs, à Blanche, quelques photographies supplémentaires datant de différentes époques. Des trésors que j’aurais aimé garder avec moi durant toutes ces années.
Je sens ma gorge se serrer.

« Partez, lui intimé-je d’une voix sèche.
- Quel âge avez-vous, M. Moore ? siffle-t-elle avec un large sourire.
- Ce n’est pas vos affaires. Rassemblez vos documents et sortez de ma chambre. »

Je pourrais employer la force. Elle est tellement petite.
Mais je ne le ferai pas.
La jeune femme me lance un dernier sourire avant de se diriger vers la porte. Ses yeux malicieux alternent entre moi et mon lit, sur lequel sont toujours étalés tous les documents qu’elle a amenés avec elle. Elle ne compte apparemment pas les ramasser et partir avec.

« Vous oubliez quelque chose, lui indiqué-je en pointant mon lit.
- Je ne pense pas, M. Moore, fit-elle en se rapprochant de moi. Je vais les laisser là pour la nuit. Peut-être aurez-vous envie de vous y replonger. Et si jamais, vous souhaitez me contacter à nouveau, je vous laisse ma carte. »

Elle me sourit en me fourrant une petite carte de visite dans les mains. Elle se tient si proche de moi que je peux sentir son parfum nauséabond coller à mes vêtements. J’ai soudainement envie de la repousser, de l’éloigner de moi. Mais je ne le ferai pas. Je ravale difficilement un haut-le-cœur en la voyant me lancer un regard satisfait. Puis elle s’éloigne enfin et sort de ma chambre, me laissant seul avec mes souvenirs étalés sur le lit.
Je regarde rapidement ce qui est écrit sur la carte qu’elle m’a laissée. Elle est sobre, toute colorée de noir. Seule une inscription ressort, écrite en blanc en écriture scripte : « L’Organisation ». Le tout est suivi d’un numéro de téléphone. Rien de plus, rien de moins.
Je la jette sur le lit avec le reste.

« N’importe quoi… »

Je me laisse tomber à ses côtés en me prenant la tête entre les mains.
Je ne pensais pas qu’on pourrait me mettre la main dessus aussi facilement. Mais maintenant que j’y pense… Ce n’est pas si étonnant, j’ai laissé tellement de choses derrière moi. Mon regard tombe sur les affaires étalées sur le lit. J’aperçois, à travers les nombreuses lettres et autres papiers, deux petites médailles. Les deux décorations militaires que j’ai reçu dans le courant de ma vie. Je les avais laissées à ma sœur, à Boston, peu après les avoir reçues. Je n’ai jamais pensé en être un digne possesseur. Ses enfants et petits-enfants ont dû en hériter. Je les saisis pour les regarder, le visage de mes nombreux camarades morts au combat me revenant doucement en mémoire. Et le visage de ce gamin, également. Je les repose, dégoûté.
Mes mains tombent sur les deux photographies où je suis en compagnie de ma femme. Helen. La photographie de notre mariage, où nous étions heureux d’avoir enfin trouvé un prêtre catholique alors que nous vivions dans un pays protestant. J’avais vingt-quatre ans, elle en avait vingt-deux. La photo est réussie, même si je me souviens que le temps de pose avait été affreusement long à mon goût. Je triture mon alliance en regardant le second cliché. Cette fois-ci, il s’agissait d’un portrait que j’avais accepté de faire après avoir cédé à l’un des caprices d’Helen. J’avais trente-six ans et elle trente-quatre. Ce n’est pas l’originale. L’originale se trouve dans mon portefeuille, négligemment posé sur la table de chevet. L’une des rares choses que j’ai prises avec moi avant de m’enfuir.
Vient ensuite le tour des lettres que j’ai échangées avec mes deux sœurs, avant qu’elles ne décèdent également. Je ne vois que mes courriers, ceux qu’elles m’ont envoyés s’étant perdus au fil de mes voyages. Il s’agissait de mes deux grandes sœurs, les seules personnes avec qui j’ai gardé un lien après être parti de Boston. Elles pensaient que je partais voyager. En soi, c’est ce que je faisais. Je n’ai jamais pu revoir l’une d’entre elles. Quant à l’autre, je ne suis retourné à Boston que pour la voir partir et l’enterrer aux côtés de nos parents et de son mari. Je ferme les yeux en avalant difficilement la boule qui s’est lentement installée dans ma gorge, au fur et à mesure que les souvenirs déferlent.
Puis arrive le dernier coup dur. Au milieu de tout ça trône une photographie qui n’est pas moi en compagnie de ma femme, de mes sœurs ou de mes parents. Il s’agit d’une photographie de Blanche. J’ai toujours pensé que Blanche n’était qu’une énorme faiblesse de ma part. Mais une faiblesse qui m’a permis de tenir debout. Quel âge a-t-elle sur ce cliché ? Vingt-cinq ans ? Je l’ai connue plus jeune, à ses vingt ans. Quelques-unes de mes lettres accompagnent le portrait, dont sûrement celle que j’écrivais sur la photographie du musée français. On peut encore apercevoir les traces de boue sur la plupart, et pourtant mon écriture reste impeccable. En les écrivant, je ne voulais pas que Blanche me pense désespéré. Alors je m’appliquais, songeant naïvement que ma calligraphie reflétait mon état.

Je survole le reste des documents d’un œil las.
Ils sont bien moins importants à mes yeux.
Je retrouve au milieu de tout la petite carte de visite qui m’a été laissée plus tôt. Je la regarde et la saisit. « L’Organisation ». Quel nom recherché. Je la pose à nouveau sur la table de chevet avant de me laisser tomber en arrière.

Je soupire…
La vie commence à être longue.

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Dim 22 Avr - 11:48
Le jour où... J'ai rencontré l'Organisation

MOORE
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Le lendemain.

« Ah… Vous avez rencontré Julia… Elle est un peu brute de décoffrage, il faut l’excuser. »

Je fixe ma tasse de café avec dépit et fatigue.
Cette maudite femme avait raison sur un point : je n’ai pas dormi de la nuit. Perdu dans mes souvenirs, j’ai juste pu regarder les heures défiler lentement au rythme du tic-tac affreusement entêtant de l’horloge. Moi qui m’étais promis de ne plus sombrer à ce point, je suis finalement bien faible… J’aurais bien envie de me griller une petite cigarette, je dois avouer. Voilà quelques semaines que je n’ai pas touché à du tabac. Dans le même temps, j’ai bien eu l’idée de me saouler mais le même problème revient en boucle. Pas d’argent, pas de tabac, pas d’alcool. Je soupire.

« Brute de décoffrage ? demandé-je à l’homme devant moi. Vous voulez dire envahissante au point qu’on devrait l’interdire ? »

L’homme rigole en saisissant sa propre tasse.
Il ne m’est pas plus sympathique que cette Julia Smith de la veille. Mais pourtant, je les ai tout de même rappelés, afin de savoir comment ils ont bien pu faire pour récolter autant d’informations à mon sujet. J’ai par ailleurs dépensé mes dernières petites pièces de monnaie afin de les contacter. Et je ne suis pas allé travailler aujourd’hui, non plus. Par conséquent, je ne sais pas où dormir ce soir, et je vais très sûrement me faire virer. L’avenir s’annonce bien sombre si je ne trouve pas une solution rapidement.
Je fixe l’homme qui me fait face. Il fait également partie de cette « Organisation », et c’est lui qui s’est vu confié la tâche de venir me parler lorsque je les ai rappelés. Il s’appelle Marco Hernandez et me semble tout autant beau parleur que Mlle. Smith, bien que moins insupportable, tout de même. Il m’a assuré payer la tasse de café que j’ai commandée plus tôt. Sûrement sont-ils au courant de mes problèmes financiers, ce ne serait pas si étonnant.

« Alors, M. Moore, me fait-il. Quel âge avez-vous ?
- Vous êtes bornés, lui réponds-je. Votre collègue m’a posé la même question hier soir.
- Bornés ? Effectivement, il parait que c’est l’une de nos qualités majeures, se vante-t-il en souriant. Mais rassurez-vous, mon bon monsieur, il ne s’agit que de la procédure.
- Drôle de procédure. »

La plupart des personnes se seraient vexée à ma place. Mais ce n’est pas mon cas. Certes, se faire harceler à longueur de temps à propos de son âge, qui plus est par des parfaits inconnus n’a rien de flatteur. Je souhaite juste ne pas évoquer le sujet et détourner l’attention le plus possible, voilà tout.
Et j’ai des questions avant tout de chose.

« Mais avant que je vous réponde, dites-moi plutôt ce que vous faites, me braqué-je. En quoi donc consiste votre fameuse « Organisation » ?
- Vous êtes méfiant, M. Moore ? siffle-t-il. Ne vous en faites pas, vous êtes loin d’avoir été le seul.
- Le seul ?
- Nous étudions des gens comme vous, m’indique-t-il. Nous les aidons à s’intégrer et à comprendre pourquoi ils sont là.
- Des gens comme moi ? C’est-à-dire ?
- Ne faites pas votre ignorant, M. Moore. »

Je le fixe avec des yeux d’ahuris pendant qu’il se perd, le nez dans son café.
Mais lorsqu’il revient à moi et remarque l’expression que je porte sur mon visage, il comprend enfin que je ne lui ai pas fait une quelconque blague mais que je suis bel et bien totalement ignorant à ce propos.
Des gens comme moi… D’autres gens comme moi ?
M. Hernandez explose soudainement d’un rire gras.

« Ne me dites que vous vous pensiez seul au monde ? rigole-t-il. »

Mon regard se refroidit et mon visage se durcit.
Si. Bien sûr que si. Je me suis toujours pensé seul dans ce cas-là, il semble tellement incroyable, voire même irréaliste. Tous les jours de ma vie, je me suis demandé ce qui pouvait bien clocher chez moi pour être ce que je suis aujourd’hui. Je n’ai jamais rencontré ou entendu parler de quelqu’un de semblable à ma personne. Jusqu’à maintenant, bien évidemment. Dans la même idée, je n’ai jamais évoqué ce que je suis – ou comment je suis plutôt – devant d’autres personnes. Mes rares proches qui étaient au courant sont aujourd’hui décédés depuis des décennies.
Alors oui, je me pensais seul à endurer ce fardeau. Parce que je ne peux décemment pas dire qu’il s’agit d’un cadeau, ou si c’en est un, il fut sacrément bien empoisonné. Je me pensais seul à être obligé de voir le décès de tous mes amis, de toute ma famille. Je sais ce que je suis, voilà bien longtemps que je l’ai compris. Je sais que M. Hernandez mourra avant moi, que Julia Smith mourra avant moi, que ce serveur mourra avant moi, que ce petit enfant d’à peine quelques années mourra avant moi. Voilà ce à quoi je suis condamné. A voir mes proches et mes amis décéder un à un sous mes yeux tandis que je resterai toujours debout à leur survivre.

« Alors, M. Moore, on se pensait incroyable ? se moque-t-il.
- Non, juste seul. »

La solitude est devenue l’une de mes grandes amies avec le temps.
Parfois, elle me quitte, mais elle finit toujours par revenir en force au bout d’un certain moment. Au final, je sais qu’elle est toujours là, avec moi, marchant en silence dans mon ombre.

L’homme sous mes yeux se renfrogne, avant de lever la main afin d’appeler le serveur.
Je reste silencieux, perdu dans mes pensées. Ainsi donc, je ne serais pas le seul dans mon cas. En soi, cette idée peut sembler rassurante, mais pourtant elle ne me réconforte pas le moins du monde. Sa-voir qu’il existe sûrement d’autres personnes qui vivent ce que je vis me fait plus de la peine pour eux qu’autre chose. Sûrement ont-elles des proches également. De la famille, des amis, des enfants.
Des enfants. Voilà quelque chose qui m’a toujours paniqué. Les enfants. Avec Helen, on avait voulu avoir des enfants. Elle n’est jamais tombée enceinte. Blanche également me parlait d’enfants, bien des décennies plus tard. Mais de ma vie, je n’ai jamais été père – ou bien je ne suis pas au courant – et j’en suis particulièrement soulagé. Ma descendance serait très sûrement décédée avant moi et voilà une chose que je n’aurais pas supporté. Finalement, je suis soulagé de n’avoir jamais eu d’enfants même si j’aurais voulu connaitre les joies de la paternité dans le courant de ma longue vie.

« Maintenant que j’ai répondu à vos interrogations, M. Moore, je suppose que vous pouvez répondre aux miennes, dit M. Hernandez.
- Je suppose, lui réponds-je d’une voix lasse. »

De toute façon, ils savent déjà qui je suis, je ne vois pas pourquoi ils voudraient m’interroger encore plus. Surtout s’il s’agit de mon âge. Ils sont bien en possession de mon acte de naissance, n’est-ce pas ? Un verre de whisky atterrit soudainement devant mes yeux, à côté de ma tasse de café à peine entamée. Je relève les yeux vers mon interlocuteur, occupé à payer le serveur pour cette consommation supplémentaire.

« Je me suis dit que vous en aurez besoin, me fait-il une fois le serveur parti. Vous n’êtes pas le premier que je vois sombrer dans ses souvenirs. Surtout que vous n’y avez pas été confronté depuis bien longtemps, je me trompe ? »

Je lui offre un silence en guise de réponse, étant bien trop occupé à lorgner le verre de whisky sous mes yeux. Je réfléchis. J’ai le ventre vide depuis près de vingt-quatre heures, avec un peu de chance, un unique verre suffira. Boire pour oublier. Boire pour oublier Helen, Blanche, Boston, qui je suis. Une bien maigre récompense pour toutes ces années de bons et loyaux services… Mais je m’en con-tenterai. J’avale l’alcool d’une traite avant de remarquer l’expression légèrement dégoûtée que porte M. Hernandez sur le visage. Il ne devait pas s’attendre à ce que je boive le verre qu’il m’a gentiment offert d’un coup, mais tant pis. J’en avais besoin.

« Maintenant que vous vous êtes… Euh… désaltéré, dit-il sans conviction, vous pouvez répondre à mes questions ?
- Si ça peut vous faire plaisir, marmonné-je.
- Quel âge avez-vous ? »

Encore ? Décidément.

« Trente-sept ans, lui réponds-je.
- Le vrai ?
- … Cent-cinquante-quatre ans. Je suis né le 13 Juillet 1843. »

Voilà.
Mon vrai âge.
Je ne les fais pas, n’est-ce pas ? J’ai toujours la même tête qu’à mes trente-sept ans. Je suis resté bloqué à cette époque, à presque quarante ans. Ce fut source de nombreux compliments à l’époque, lorsque je n’avais pas encore compris que j’étais resté figé.
Autant dire que j’ai vécu un sacré paquet de chose. Je suis bel et bien né en Irlande, mais je n’ai jamais connu le pays. Mes parents sont partis bien avant que je puisse avoir le moindre souvenir de ce pays. Boston fut la véritable ville où j’ai grandi, ou j’ai vécu. Ce n’était pas bien joyeux, ma famille avait perdu tout ce qu’elle possédait à cause de la famine en Irlande, en 1845. Mais par conséquent, je connaissais Boston comme ma poche. Je suppose que la ville a bien changé depuis. Je n’y ai pas remis les pieds depuis près de quatre-vingt ans. C’est là où j’ai rencontré ma femme, où je me suis marié et où je suis mort.
J’ai également vécu les deux Guerres mondiales, bien que la Première m’a plus marqué que la Seconde, et ce pour une raison toute simple : j’étais soldat lors de la Première Guerre mondiale, tandis que j’étais planqué lors de la Seconde. J’ai connu Blanche en 1916. C’était une toute jeune femme à l’époque, d’à peine vingt ans. Le village où elle habitait ne se trouvait pas très loin du front, c’était donc chez elle que se rassemblaient les soldats autorisés à passer quelques jours à l’arrière, que ce soit à cause de blessure ou autre.
J’ai vécu à Boston, en France, en Angleterre, au Canada, en Suisse. Je suis retourné quelques mois en Irlande, durant l’entre-deux-guerres, pendant la guérilla d’indépendance à laquelle je n’ai pas participé. C’est également durant l’entre-deux-guerres que je suis retourné à Boston, après près de trente ans sans y avoir mis les pieds. Là-bas, j’ai dû me faire passer pour mon propre petit neveu afin qu’on ne puisse pas me reconnaître. Je me suis caché pendant des années afin que personne ne puisse me retrouver. Et pourtant, du jour au lendemain, cette Organisation arrive dans ma vie comme une fleur et me démasque en moins d’une heure.

Voilà qui je suis vraiment.
Je m’appelle Charlie Moore. Je suis né à Galway, en Irlande, le 13 Juillet 1843. Et je suis comme qui dirait immortel.

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